Voilà pourquoi il faut s’inquiéter !

L’usure invisible du capital productif (beurk)

“Comprendre le présent pour construire demain” : difficile de contester l’invitation de Francette Florimond la boss d’Interentreprise… Encore faut il être autre chose que la chambre d’écho docile du monde merdique de l’entreprise… en gros… pour comprendre le présent… faut commencer par comprendre … le TRAVAIL… regarder tout ce que l’equity story néolibérale ne reconnaît même pas comme du travail, le travail gratuit et invisible comme entretenir un foyer, élever les enfants, accompagner une personne dépendante, faire vivre une association. Des activités majoritairement assumées par les femmes, lorsqu’il s’agit du travail domestique et du soin, et sans lesquelles le travail rémunéré lui-même ne pourrait pas tenir. Faut peut être commencer par la base…mais non, comme Elisabeth, on se borne à une conception de l’être humain comme ressource productive à préserver…

Dans le numéro d’octobre 2026 d’Interentreprises, un article consacré aux troubles musculosquelettiques offre un remarquable exemple de cette troublante cécité.

On y parle de douleurs, d’épuisement, de santé mentale, de métiers féminisés et de salariés auxquels on ne donne plus les moyens de travailler correctement. Ahh la sécurité ça c’est un vrai sujet, on allait sans doute se donner les moyens de repenser l’exploitation et de renouveler les luttes pour l’émancipation du travail, que je me disais avec la naïveté d’une jeune masseuse dans la chambre d’Epstein !!! Un regard attentif, des propositions parfois utiles… pourtant, à mesure que les lignes défilent, le doute ma bite…

Le titre annonçait la couleur, il aurait du me mettre sur la piste … « l’usure invisible du capital productif » rrooo mais sacrebleu c’est louche. Le corps souffrant entre dans le bilan. L’épaule douloureuse ralentit les gestes, le salarié épuisé commet des erreurs, l’absent fout la dawa dans le service. La prévention doit permettre de préserver la production et de sécuriser le modèle économique. Rien que ça ! Une conception néolibérale de l’être humain ? J’ai peut être loupé un truc ?

Nul doute, c’est bien de ressources humaines dont nous parlons. De ressources, surtout. Celles qui ramènent de la moulaga !

L’article est signé Béatrice Bonne-Germany, présentée comme infirmière en santé au travail, tandis que le chapeau la désigne comme DRH. Chapeau la DRH !!! Cette articulation désarticulée mérite qu’on s’y arrête. Prendre soin engage une certaine conception de la personne. Entretenir sa capacité productive en engage une autre. Les deux peuvent se rejoindre comme l’huile et l’eau ; leurs finalités ne se confondent pas.

Putain mais c’est quoi le soin quand il doit justifier son existence par un retour sur investissement ?

Que reste-t-il de sa vocation lorsque la douleur est traduite en manque à gagner ? Et la question pour un champion… que protégera-t-on lorsque préserver une personne coûtera davantage que la remplacer… par l’IA ? Le cynisme est dans cette hiérarchie, la souffrance qu’on provoque en toute conscience à grand renfort de harcèlement devient un argument recevable parce qu’elle menace la marge. Aucun besoin de prêter une intention malveillante à l’autrice (la pauvre) pour constater l’affreuse dérive de son raisonnement raisonnable. La personne apparaît principalement à travers ce que son usure retire à l’entreprise.

C’est ainsi que se diffuse une vision politique en se donnant les apparences du bon sens. Cette cochonnerie de “bon sens” qu’on voudrait retrouver partout en France, et qui dégouline, qui bave de la bouche des conservateurs, comme un junky en overdose… Aucun manifeste nécessaire. Il suffit de répéter que la compétitivité constitue l’horizon commun, que la performance mesure la réussite et que toute dépense doit démontrer sa rentabilité. Pasqueuuuhhh saiii nootre projoaiii !!! À force, ces choix cessent d’apparaître comme des choix. Ils deviennent le décor du débat.

Le salarié qui parle de dignité défendrait une position idéologique. Le dirigeant qui parle de productivité décrirait simplement la réalité. Voilà le tour de passe-passe. Et comme dit le poète, après tout, le Travail rend libre, mieux connu dans sa chaleureuse version allemande : « Arbeit macht frei »

Cette langue hérissée de pieux a également pénétré sans lubrifiant les services publics.

Le New Public Management désigne précisément la transposition au secteur public d’outils et de modes d’organisation issus du privé. Cette filiation est explicitement décrite jusque dans les publications du ministère de l’Économie… Putain putain c’est vachement bien nous sommes quand même tous des européens !!! Nos chers résistants, notre sang, notre coeur doit être bien désappointé … en ce jour où nous célébrons la Toussaint ! C’est d’un cynisme à réveiller les morts !!!

L’hôpital, l’école, les administrations doivent aujourd’hui rendre des comptes dans une grammaire débile de coûts, d’objectifs et d’indicateurs. Que les moyens soient comptés est une nécessité, un choux est un choux qu’il soit de Bruxelles ou de Chine. Que leur réduction devienne la preuve même d’une bonne gestion est un choix politique. Lorsque l’indicateur prend le pas sur la mission, le travail empêché devient la variable d’ajustement, les usagers attendent, les proches prennent le relais, et les agents se suicident …

L’économie affichée quelque part devient une charge supportée ailleurs.

C’est aussi cela, les externalités négatives ce que le calcul laisse hors de son périmètre. L’usure des corps, le temps des aidants, les pollutions, les soins reportés, les territoires des océans abandonnés. Une organisation peut améliorer ses comptes en transférant une partie de ses coûts à la collectivité. Son efficacité comptable ne démontre alors aucune efficacité sociale. C’est juste un gros tas de conneries ! Lorsque les organisations broient, il faut pouvoir nommer leur responsabilité. Dans l’affaire France Télécom, la Cour de cassation a reconnu, le 21 janvier 2025, que le harcèlement moral pouvait résulter d’une politique d’entreprise mise en œuvre en connaissance de ses effets sur les conditions de travail. La violence peut donc être inscrite dans une stratégie, au-delà des seuls comportements individuels.

Au dela de toute question de stratégie, c’est d’une crise systémique dont il s’agit, une overdose de capitalisme tardif, un système vicieux avec pour seule boussole… le profit.

Parler ensuite de confiance, de résilience ou de prévention sans interroger les finalités et le pouvoir de décision laisse intact l’essentiel. On aménage les conséquences. On préserve les critères qui les produisent.

Cette domination du langage économique rencontre aussi des moyens matériels d’influence : propriété des médias, publicité, lobbying, accès aux décideurs. La concentration des médias et ses conséquences démocratiques ont d’ailleurs fait l’objet d’une commission d’enquête sénatoriale. Il faut ici être précis : en France, les entreprises ne peuvent pas financer directement les partis politiques par des dons ; les dons personnels relèvent d’un autre régime, encadré. L’influence économique ne se réduit toutefois pas au financement partisan.

Elle s’exerce aussi dans la capacité à installer les sujets, à sélectionner les interlocuteurs légitimes, à présenter certains intérêts comme l’intérêt général. L’espace politique se trouve progressivement colonisé lorsque les citoyens sont invités à débattre des moyens, pendant que les fins leur sont présentées comme indiscutables.

L’article de Béatrice Bonne-Germany n’est évidemment pas responsable de tout cela. Il en donne une illustration ordinaire, et c’est précisément son intérêt. Des constats pertinents, une attention réelle aux difficultés, des solutions concrètes : tout peut être présent, tandis que demeure cette règle implicite selon laquelle l’humain doit justifier sa protection par son utilité. Nous avons besoin de reprendre la discussion à cet endroit. Quelle production voulons-nous ? Pour quels besoins ? et au fond quelle part de nos vies doit pouvoir échapper au calcul de rentabilité ?

Demeurer confiant, comme Raphael suppose de renverser la table et changer enfin les règles du jeu. Quand même la souffrance doit prouver qu’elle coûte cher pour mériter qu’on s’en occupe, voilà pourquoi il faut s’inquiéter.

Comme le souligne Maud Simonet dans son ouvrage l’imposture du travail notre économie repose aussi sur un travail gratuit et invisible : élever, soigner, accompagner, faire vivre les solidarités. Un travail largement assumé par les femmes, que l’on baptise amour ou dévouement pour oublier d’en reconnaître la valeur.

Quand les services publics reculent, les besoins demeurent les proches compensent gratuitement. L’économie des uns devient le travail invisible des autres. Avant de préserver le « capital humain », demandons-nous qui travaille, pour qui, et qui en recueille les bénéfices bonda Manmanw !

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