« Je ne peux pas représenter l’État sans répondre de ce qu’il laisse faire »
Monsieur le Président de la République,
Je vous présente ma démission.
Une inspectrice du travail est morte. Elle s’appelait Roselyne. Elle avait pour mission de protéger les autres contre les abus du travail. Selon son organisation syndicale, elle aurait elle-même affronté six années de souffrance professionnelle, d’alertes et de demandes de protection entravées ou restées sans réponse adaptée. Ces accusations seront examinées par une enquête indépendante. Leur gravité exige déjà davantage qu’un communiqué de condoléances.
Je démissionne parce que je ne peux plus concevoir ma fonction comme une autorité qui se manifeste partout et une responsabilité qui se dérobe derrière chaque organigramme.
En Martinique, l’éloignement des administrations centrales donne au représentant de l’État une place particulière. Il est celui vers lequel on se tourne lorsque les portes se ferment. Cet éloignement ne lui donne pas tous les pouvoirs. Il rend d’autant plus nécessaire son rôle de relais, de coordination et d’alerte.
Le secrétariat général commun a, de surcroît, regroupé sous mon autorité préfectorale des fonctions essentielles au fonctionnement des services, dont ceux de la DEETS : ressources humaines, finances, immobilier, logistique, informatique. L’indépendance de l’inspection du travail dans ses missions demeure indispensable. Elle ne saurait servir de réponse automatique aux questions concernant les moyens de travailler et les conditions dans lesquelles les agents exercent.
Nous disposions, au niveau national, d’éléments documentés et d’alertes régulières des syndicats que nous avons ignorées avec un zèle néolibéral. L’expertise indépendante du cabinet Aptéis, présentée par Laboris Info en juillet 2026, reposait notamment sur 84 entretiens individuels et collectifs dans six sites pilotes. Elle décrivait une baisse de 18 % des effectifs de contrôle entre 2017 et 2024, une section d’inspection sur cinq vacante, une intensification du travail et une perte de sens. Oui, une perte de sens…
Elle soulignait aussi la tendance des directions à traiter les difficultés comme des problèmes individuels, sans suffisamment interroger l’organisation qui les produit. Je n’en ignorais rien.
Que vaut une politique de prévention si elle soigne les symptômes en laissant intactes les causes ? Que signifie demander à un agent de tenir lorsque nous ne lui donnons plus les moyens de faire correctement son travail ? Tout ceci dépasse largement le cadre de la DEETS et la souffrance au travail au sein de nos administration a gagné tous les services. Particulièrement depuis cette lubie de secrétariat général commun (SGC) qui nous a conduit à prélever des moyens humains sur des services métiers déjà en difficulté pour reconstituer des fonctions support insuffisamment assurées par le SGC. Quelle vaste connerie !
France Télécom aurait dû nous apprendre à entendre ces questions avant les drames. Le 21 janvier 2025, la Cour de cassation a pourtant confirmé que le harcèlement moral pouvait être institutionnel, des dirigeants, comme moi peuvent engager leur responsabilité en définissant et en mettant en œuvre, en connaissance de cause, une politique dégradant les conditions de travail. L’absence de relation directe avec chaque victime ne suffit pas à les soustraire à cette responsabilité.
Cette décision nous interdit de considérer les méthodes de gestion comme neutres par nature. Une réorganisation se juge aussi à ce qu’elle fait aux êtres humains. Nos frères et sœur que nous avons sacrifiés. Comment oublier cette épidémie de suicides au sein de la DGFIP.
Je pense également à la mort de Quentin Deranque, jeune crétin nazi frappé mortellement au sol. Elle a suscité un hommage à l’Assemblée nationale et des accusations politiques immédiates visant la gauche et la Jeune Garde. Cette surprenante et opportune exigence d’humanité nous oblige envers toutes les victimes. Où est la même détermination à rechercher les responsabilités lorsqu’une souffrance se prolonge dans les bureaux ? Nos bureaux ? Lorsqu’une femme magnifique, reste à terre pendant six ans sous notre regard impassible, le genou de sa hiérarchie sur sa nuque… Nous les hauts fonctionnaires généreusement rétribués par Marianne. Pourquoi sommes-nous si prompts à désigner les violences de nos advers’R, et si précautionneux lorsqu’il faut examiner celles que nos propres organisations peuvent produire ? Ou est l’hommage national pour Roselyne ? Ou est la prise de conscience de ce régime politique décadent ?
Une violence lente ne devient pas acceptable parce qu’elle ne fournit aucune image spectaculaire. Elle peut prendre la forme d’une demande renvoyée, d’une alerte sans suite, d’une protection différée. Chaque décision paraît limitée. Leur accumulation peut enfermer une personne dans une situation devenue insupportable. Je comprends désormais ce que la notion de « banalité du mal », chez Hannah Arendt, peut nous aider à interroger dans nos propres institutions défaillantes, cette abdication du jugement derrière l’accomplissement de la fonction. Un courrier transmis. Une alerte renvoyée au service compétent. Chacun peut expliquer ce qu’il a fait. Qui répond de ce que, collectivement, nous avons laissé se produire? Vous Monsieur le président ?
Six années, si la durée et les faits rapportés par FO sont confirmés, il faudra regarder en face ce qu’ils signifient. Une femme a tenté, pendant tout ce temps, d’obtenir les conditions nécessaires pour travailler et se protéger. Celle qui devait défendre les autres épuisée à lutter pour être elle-même entendue.
Je connaît à l’avance les conclusions de l’enquête. Mais j’exige qu’elle puisse remonter toute la chaîne, encadrement, direction, services support, autorités préfectorales et ministérielles, selon leurs compétences et les informations qu’ils détenaient. Qu’elle établisse qui savait, qui pouvait agir, quelles décisions ont été prises et quelles alertes ont été laissées sans suite. Toute la chaine, jusqu’à vous, Monsieur le Président. Vous qui êtes politiquement irresponsable mais moralement coupable de tout ce merdier.
Ma démission ne doit dispenser personne de cette recherche. Elle ne remplace ni la justice, ni la protection des agents encore en souffrance, ni les moyens humains nécessaires au service public.
Dans cette fonction, j’aurais voulu pouvoir dire que l’État protège.
Je constate aujourd’hui que l’Etat mutile ses enfants dans les rues et les assassine dans ses bureaux.
Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, ma démission et cette conviction, votre temps est compté et …
l’autorité ne peut réclamer l’obéissance sans accepter de rendre des comptes.
Demain je pars à la pêche.
Etienne BOUVIER préfet des Colonies
(Lettre ouverte de démission d’un préfet fictif de Martinique. Cette fiction politique interroge les responsabilités institutionnelles ; elle n’attribue à aucun préfet réel des actes ou une connaissance des faits qui resteraient à établir.)

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