COMMENT J’AI TUÉ BERNARD HAYOT*

*L’oeuvre originale est une création de l’artiste Blow (François Moulin). Elle faisait partie de l’exposition Exposé.e.s au chlordécone, organisée au Centre des Arts de Pointe-à-Pitre, un espace occupé par le collectif Kolèktif Awtis Rézistans et rassemblant les créations de 44 artistes. Poursuivi par Macron, il a été relaxé par le tribunal correctionnel de Pointe à Pitre. (Pardon pour cet emprunt Blow)

Bernard Hayot incarne à nos yeux, bien davantage qu’une réussite entrepreneuriale. Il symbolise un modèle économique fondé sur la concentration des richesses, la puissance des grands groupes, l’accumulation du capital et une certaine conception de la réussite individuelle.

Rassurez-vous, Bernard Hayot n’a rien à craindre. Ce meurtre est philosophique. Il était devenu plus que nécessaire. Nous ne sommes pas Luigi Mangione.

« Si tu rencontres le Bouddha sur ton chemin, tue-le. »    Linji Yixuan

Ce Bouddha que nous devons tuer c’est pas un homme. C’est une croyance. Celle qui nous persuade que le monde tel qu’il est est le seul possible. Le véritable problème n’est pas Bernard Hayot, lui n’est qu’un humain dans toute sa banalité. Le truc, c’est que nous avons fini par considérer ce modèle comme naturel, parfois même comme indispensable. Pourquoi, lorsqu’on parle de développement de la Martinique, faut-il qu’on imagine spontanément davantage de croissance, d’investissements, de consommation, davantage de concentration économique ? Pourquoi mesurons-nous presque exclusivement la réussite d’un territoire à la taille de ses entreprises, à leur chiffre d’affaires, à leur capacité à métastaser ? 

Si au fond, nous avions pris pour la nature humaine ce qui n’est, en réalité, que le produit de notre organisation sociale ? Sartre affirmait que « l’existence précède l’essence ». Autrement dit, l’homme n’est pas enfermé dans une nature prédéterminée, il se construit aussi par ses actes et ses choix.

Frantz Fanon, notre compatriote, allait plus loin encore en montrant combien les structures sociales, économiques et historiques participent à la construction des individus, de leurs représentations et de leur aliénation.

Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché.

La densité de l’Histoire ne détermine aucun de mes actes.

Je suis mon propre fondement.

Les neurosciences, la psychologie sociale et l’économie comportementale confirment cette intuition l’être humain possède des dispositions à la compétition autant qu’à la coopération, et leur expression dépend notamment de son environnement social et institutionnel. Une société qui récompense systématiquement la rivalité, l’accumulation et la domination encourage ces comportements.

Une communauté humaine qui organise la coopération, valorise l’utilité sociale et récompense la contribution au collectif renforce l’entraide, la solidarité et le plaisir de contribuer. Nous avons pourtant construit une économie qui sélectionne et stimule certaines de nos dispositions … la comparaison, l’appropriation, la concurrence tout en sous-exploitant d’autres capacités humaines tout aussi réelles. Nos gamins sont actuellement en train de vomir ce système.

On fabrique les comportements qui servent ensuite à justifier le système qui les produit. C’est sans doute le plus extraordinaire tour de passe-passe idéologique de notre époque !

On nous explique que l’homme serait naturellement égoïste, que la compétition serait le moteur indispensable de toute société et que toute autre organisation économique serait condamnée à l’échec… Mais, et c’est là que réside l’arnaque, si nos comportements dépendent en partie des institutions que nous construisons, comment pouvons-nous ensuite invoquer ces mêmes comportements pour prétendre que nos institutions sont les seules possibles ?

C’est le fameux TINA  There Is No Alternative. Ce mantra hérité du thatchérisme qui n’est qu’une affirmation gratuite, pas une démonstration économique. Ca pue la résignation intellectuelle. Juste nous dissuader de les imaginer… ces alternatives. Pourtant, elles ne relèvent plus de la seule utopie, coopératives, communs, (pas ESS qui est une vaste supercherie) gouvernances partagées, modèles fondés sur l’utilité sociale et la robustesse plutôt que sur la seule maximisation du profit. Ces pratiques existent. Elles se développent. Ca fonctionne. Dans l’ombre puisque personne n’a intérêt à promouvoir le bidule.  Du coup les obstacles ne manquent pas, mais tout ça démontre qu’il est possible d’organiser autrement la production, la propriété et aussi la répartition des richesses.

Le problème c’est donc pas l’absence d’alternatives. Bah non ! C’est notre difficulté collective à nous autoriser à les considérer comme crédibles. C’est la volonté d’ouvrir les yeux collés par le sperme du patriarcat. Évidemment, celles et ceux qui bénéficient de l’ordre établi n’ont pas nécessairement intérêt à le voir disparaître. Alors on babille mais on se bouscule pas au portillon… un tiens vaut mieux que deux tu l’auras… NON ?

Certains se recroquevillent sur leurs privilèges, d’autres invoquent le réalisme économique, et lorsque enfin… la contestation déborde les cadres autorisés, le dialogue cède la place aux LBD.

Une société ne se transforme pas simplement parce que ses contradictions deviennent insupportables. Le changement ne viendra pas seul. Il suppose d’abord une désaliénation collective cesser de penser avec les catégories de ceux qui nous expliquent que rien ne peut changer.

« En tant qu’homme, je m’engage à affronter le risque de l’anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leur essentielle clarté.

Sartre a montré que le passé, dans la ligne d’une attitude inauthentique, « prend » en masse et, solidement charpenté, informe alors l’individu. C’est le passé transmué en valeur. Mais je peux aussi reprendre mon passé, le valoriser ou le condamner par mes choix successifs. » FF

Voilà comment j’ai tué Bernard Hayot. Pas de mes mains, au risque de les salir, mais avec mon cœur. Oh non pas l’homme, insignifiant, mais le symbole de cette fatalité économique que nous avons fini par intérioriser. Mais attention je ne veux pas, une fois de plus remplacer un puissant par un autre, ni substituer un dogme à un dogme. Changer de mac. Je veux que nous retrouvions la liberté d’imaginer, d’expérimenter et de construire ensemble. Peut-être est-ce là le sens le plus subversif de l’injonction de Linji, pour s’émanciper, il faut parfois commencer par détruire les idoles qui habitent notre propre esprit.

Il nous faudra, d’une manière ou d’une autre, tuer le Bouddha.

Faire du passé table rase. Non pas de notre histoire, mais de la croyance que notre avenir lui appartient.

Le capitalisme ne va pas s’effondrer tout seul, il faut s’en préoccuper !

Référence : Tjosvold, D., Zhang, X., Li, W. D., Wong, A. S. H. et Yu, K. (2022), Open-Minded Discussion in Organizations: A Meta-Analytic Evaluation of Cooperation and Competition

et aussi :

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11392867 RM Ryan 1, EL Deci

Leur question centrale : pourquoi certaines personnes manifestent-elles spontanément de l’initiative, de la créativité et de l’engagement, alors que d’autres deviennent passives, désengagées ou dépendantes d’incitations extérieures ?

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