Clarisse TARON, procureure magistrale !

Quand la justice retrouve du sens

La Martinique est sans doute passée complètement à côté d’une grande magistrate (autant qu’il est possible en territoire occupé), Clarisse Taron, complètement… On trouve même ici et la encore quelques mots doux à son attention…

Clarisse a fait l’essentiel de sa carrière au parquet (mais pas que), elle a été présidente du Syndicat de la magistrature en 2010-2011 puis de nouveau en 2016-2017, a été procureure de la République à Fort-de-France de 2021 à 2025, et est aujourd’hui procureure à Strasbourg. En tant que responsable syndicale, elle a beaucoup écrit et parlé de sa conception du parquet et de la politique pénale. En 2024 par exemple, elle a publié dans Délibérée un article intitulé « Vices et vertus de la politique pénale », puis en 2026 un long entretien au titre très révélateur : « Notre boulot est d’adapter la politique pénale à un territoire ». Récemment, elle prend la parole dans un long format de BLAST consacré à la vocation des magistrats.

Sa conception de son « boulot », c’est qu’ une politique pénale n’est pas l’application automatique et uniforme d’un texte pénal, ni l’obéissance au Préfet, ni encore une confusion des genres avec les services de sécurité. Poursuivre est nécessairement un acte contextualisé, un peu façon FANON à Blida (à une échelle évidemment modeste). Chez Taron, on retrouve d’une certaine manière, le même geste méthodologique, transposé de la psychiatrie à la justice elle dit littéralement que le travail du procureur est « d’adapter la politique pénale à un territoire ». Elle refuse donc implicitement l’idée qu’une politique pénale conçue nationalement puisse être appliquée mécaniquement de façon identique à Mâcon, Marseille, Strasbourg ou Fort-de-France. L’interculturel ne consiste pas seulement à connaître les coutumes d’un autre groupe ; c’est comprendre que l’institution elle-même possède une culture, avec ses catégories, ses normes et ses évidences, et que la rencontre avec un territoire oblige parfois cette institution à se décentrer. La Justice européenne elle-même est culturellement située, et surtout, dans le contexte antillais, traversée par l’ordre colonial. Le procureur dispose d’un espace d’appréciation il doit déterminer comment les orientations nationales sont concrètement appliquées à un territoire “occupé” in, concreto. Sécurité routière dans un territoire, radicalisation dans un autre, délinquance environnementale ailleurs, etc. Elle reconnaît donc clairement une marge d’appréciation du procureur dans la définition concrète de la politique pénale. Elle parle bien d’« adapter la politique pénale », pas simplement de l’exécuter. Exécuter les ordre c’est pas son truc à Clarisse, sinon à quoi bon être magistrat… Cela ne signifie pas « faire ce qu’on veut » : elle parle d’adaptation dans le cadre de la loi et des orientations nationales, elle est pro Clarisse. Mais c’est très différent d’une représentation du parquet comme simple chaîne de transmission de la Chancellerie.

Elle « ne partage pas forcément l’avis du préfet » particulièrement sous sa casquette de gouverneur des colonies, c’est rassurant pour la séparation des pouvoirs. Elle prend l’exemple de son souhait de privilégier les alternatives aux poursuites et la lutte contre la surpopulation carcérale, alors que le préfet du Bas-Rhin n’y serait, selon elle, « pas particulièrement concerné ».  Même logique avec la police et la gendarmerie, elle organise des rapports directs entre leur hiérarchie et le parquet précisément pour éviter que leurs priorités soient exclusivement définies dans les réunions préfectorales. Pas question de fournir des éléments du dossier pénal dans une procédure civile de bailleurs sociaux.

Son retour d’expérience sur la Martinique est également assez révélateur. Elle décrit avec lucidité les enjeux du territoire en termes de violences, armes, stupéfiants, chômage, crise sociale, chlordécone, esclavage et contestation politique. Juger, c’est d’abord « embrasser ». Elle affirme simultanément qu’« il faut développer les alternatives aux poursuites ». Logique, et pas seulement parce que la prison de Ducos déborde, tout comme les poubelles en Martinique. Son truc à elle c’est pas l’enfouissement des déchets, on va dire que c’est plutôt le recyclage. Autrement dit, même confrontée à un discours très sécuritaire sur certains phénomènes, sa conception de la réponse pénale ne se réduit manifestement pas à davantage de poursuites ou davantage d’incarcération. Contrairement à son successeur Yann Le Bris, qui incarne une version très opérationnelle du parquet, identifier les troubles prioritaires, poursuivre vite, juger vite et faire en sorte que la sanction soit immédiatement effective. Plus dans l’air du temps.

Une magistrate capable en toute finesse, parlant des tensions de 2021, de qualifier certains « soubresauts violents » comme étant de nature politique, et replacer également le climat dans le contexte de la crise sanitaire, du chlordécone et du passé esclavagiste (la base quoi…).

En Martinique, elle raconte aussi avoir fortement encadré les réquisitions permettant les contrôles d’identité : durée limitée, motivation précise, demande anticipée, justification en cas d’urgence et surtout collecte des résultats.

Son constat est sévère, « le résultat est quasi nul en termes de constatation d’infractions. » Du coup des gendarmes se plaignaient au préfet en disant que « la procureure ne veut pas donner les réquisitions ». Le préfet aurait ensuite saisi le procureur général. Elle répond avoir pourtant délivré environ 350 réquisitions en quatre mois, mais en refusant de leur donner une portée indéfinie contraire au Code de procédure pénale. (et toc !) C’est un exemple extrêmement concret de sa conception, le parquet n’est pas là pour fournir automatiquement à la police les instruments juridiques qu’elle réclame.

Sa prise de parole dans Blast, le média, est intelligente, mesurée, non sans fermeté, mais sous tendant une vraie philosophie du parquet et de la Justice en général. Elle mesure l’étendue extraordinaire du pouvoir du parquet sur la procédure. L’opportunité des poursuites est un pouvoir considérable.

C’est encore plus net lorsqu’elle parle des rapports avec le préfet :

Sur les étrangers placés en rétention, elle explique que la préfecture demande parfois avec insistance au parquet d’interjeter appel de décisions du juge des libertés. Sa réponse est particulièrement claire, « ça relève de la responsabilité du parquet » qui exerce ce droit comme il l’entend. Dans son exemple, le parquet ne donne suite qu’à environ une demande préfectorale sur cinq. Alors légèreté ? Bah non, au contraire, une grande fermeté, mais du discernement et du respect pour le pouvoir judiciaire, pas une simple obéissance aveugle.

En gros sa conception pénale est plutôt réticente au « tout poursuite », elle serait plutôt ouverte quand c’est approprié, aux stages alternatifs aux poursuites, notamment en matière environnementale (vous savez les écoterroristes de Darmanin), de droit du travail ou d’hygiène et sécurité. Elle considère aussi, face à la surpopulation carcérale, que certains dossiers de moindre importance doivent être réorientés plutôt que systématiquement poursuivis. Une protection de la société reposant davantage sur « l’insertion » que « l’exclusion » (contre l’enfouissement des déchets sous le tapis).

Il faut évidemment distinguer ici une position syndicale collective d’une déclaration personnelle de procureure. Mais elle l’a publiquement portée en sa qualité de présidente.

Elle récuse surtout l’idée qu’un magistrat devrait être politiquement ou socialement « désincarné », c’est tout le sens de la harangue de Baudot.

Sa position est la suivante, un magistrat peut être un citoyen engagé et avoir une conception de la société et de la justice ; ce qui lui est interdit, c’est de laisser cet engagement déterminer arbitrairement le sort d’une personne ou d’une affaire.

Dans l’entretien de 2026, elle reconnaît quelque chose que très peu de procureurs formulent aussi explicitement, la justice pénale ne rencontre pas toutes les classes sociales de la même manière. Elle explique qu’il serait possible de développer davantage les enquêtes financières dans les quartiers favorisés, mais que c’est beaucoup plus difficile, manque de services spécialisés, enquêtes très longues, personnes disposant d’avocats coûteux et très compétents.

Elle conclut en substance qu’il vaut mieux être lucide et ne pas prétendre que la justice agit partout de manière identique. Cela nous rapproche énormément de la problématique de Baudot, l’égalité formelle devant la loi ne garantit pas nécessairement une égalité réelle devant le système pénal. Tiens donc !!???

Bref, la Martinique est sans doute passée à côté de l’une de ses meilleures procureures… Dans les temps douloureux que nous nous apprêtons à traverser, ce type de découverte est un grand bol d’air frais, particulièrement dans ce monde judiciaire si tourmenté…

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