GIGN en France : l’héroïque banalité du mal ?

Le GIGN est à l’honneur sur NETFLIX actuellement, une série lui est consacrée mais aussi un film sur une séquence fondatrice à Djibouti. On aurait presque envie d’y croire. Des héros discrets, un engagement sans faille, des valeurs solides, tiens, un peu comme celles de TSAHAL ? Dépassons les récits enjolivés de divertissement, ce qui me trouble dans certaines opérations du GIGN n’est pas d’abord la question de la légalité ou même de la nécessité de l’usage de la force. C’est autre chose, la manière dont la distance technique et la fragmentation des responsabilités peuvent progressivement rendre la mort administrativement acceptable.

3 février 1976 Djibouti, un contexte colonial dur, un mouvement de résistance, un massacre sur ordre.

Le 12 janvier 1985 en Kanaky colonie de peuplement française, Eloi MACHORO et Marcel NONNARO, combattants de la liberté Kanaks, assassinés avec aval de MITTERAND par deux tirs distants du GIGN, pourtant après avoir brandi entre les deux des drapeaux blancs.

Le 5 mai 1988 en pleine élection présidentielle française pendant le règne de MITTERAND, 19 militants kanaks sont assassinés dans un contexte trouble lors de l’assaut de la grotte d’Ouvéa.

Hannah Arendt appelait cela la banalité du mal. Non pas l’idée que le mal serait anodin, mais qu’il peut être commis sans haine particulière, par des individus ordinaires qui exécutent correctement leur fonction, chacun n’assumant qu’une petite partie de l’action. Le tireur ne décide pas de la cible. Le décideur n’appuie pas sur la détente. Le planificateur ne voit pas le corps tomber. Le juriste valide le cadre. Le politique assume la doctrine. Chacun accomplit sa mission. Personne, isolément, ne se sent pleinement responsable du résultat final.

Arendt parle de « gouvernement de Personne »  tout le monde est soumis à un système, mais personne ne paraît véritablement gouverner ni répondre de ce qui est fait. Ce « Personne » n’est pourtant pas l’absence de pouvoir. C’est au contraire un pouvoir d’autant plus difficile à contester qu’il ne présente aucun visage auquel demander des comptes. Comme pour « Eichmann », des crimes immenses peuvent être commis par des individus ordinaires qui cessent de juger personnellement leurs actes. En gros, je n’ai fait que mon travail, je n’ai pas décidé, je n’étais qu’un rouage. La responsabilité se dissout dans la chaîne administrative. Le tir de précision, avant même l’arrivée du drone, est peut-être l’expression la plus aboutie de cette logique. Il permet de donner la mort sans contact physique, sans affrontement direct, sans être éclaboussé, ni par le sang, ni par les conséquences immédiates de son acte. Il anticipe, en quelque sorte, la guerre à distance que représentent aujourd’hui les drones (bientôt déjà autonomes). Cette évolution ne concerne pas seulement les forces spéciales. Elle interroge notre rapport contemporain à la violence légitime. Plus la technologie éloigne celui qui agit de celui qui meurt, plus le risque existe que l’acte devienne une simple opération technique.

Arendt nous invite précisément à résister à cette dérive. Une procédure n’abolit jamais la responsabilité morale. L’obéissance, la compétence ou la spécialisation ne dispensent pas de penser ce que l’on fait.

Il ne s’agit pas de condamner en bloc le GIGN ni de nier la difficulté de ses missions, souvent destinées à sauver des vies, ni encore la vocation sincère de l’engagement. Il s’agit de poser une question qui devrait concerner toute démocratie : comment éviter que la technique, la hiérarchie et la bureaucratie ne finissent par anesthésier le jugement moral de ceux qui exercent la violence au nom de la collectivité ?

La démocratie ne se mesure pas seulement à sa capacité à protéger les innocents (qui sont ils vraiment?). Elle se mesure aussi à sa capacité à interroger, sans tabou, les conditions dans lesquelles elle accepte qu’un État donne la mort. Et manifestement le contexte n’est pas à la franche rigolade, notre rapport contemporain à la violence légitime est particulièrement éprouvé en ce moment. … Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté la loi sur la «présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre». 313 députés ont voté pour cette loi venue initialement de l’extrême droite, portée par Les Républicains “arqués” (LR) et soutenue par le gouvernement. Cette loi revient à offrir un « permis de tuer » à la policeC’est une bascule pour notre État de droit lequel ne serait pas intangible selon certains militants fascistes. Avant son adoption définitive, elle doit passer devant le Sénat.

Il y a fort à parier que dans notre « gouvernement de personne » cette acception de la violence légitime passe comme une lettre à la poste…

Il va peut-être falloir commencer à vous sortir les doigts ?

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