Le Tour des Yoles Rondes ne raconte pas seulement la Martinique populaire, maritime et sportive. L’ingéniosité, la robustesse et la sobriété. Il raconte aussi, et peut-être surtout, l’économie dominante, celle qui entretient nos dépendances, capte notre imaginaire collectif et tire le territoire vers le bas.
Pendant une semaine, le nom des entreprises est martelé à longueur d’antenne, imprimé sur les voiles, les maillots, les véhicules et les podiums jusqu’à la nausée. Cette répétition n’est pas anodine. Née d’une fulgurance d’un publicitaire, elle grave les institutions commerciales dans l’esprit du public et transforme l’émotion sportive en capital symbolique. L’entreprise ne vend plus seulement du carburant, des pneus, des produits importés ou de la malbouffe, elle devient courage, audace, solidarité, identité martiniquaise. Elle s’approprie les valeurs produites par les coursiers, les associations, les bénévoles et l’histoire populaire de la yole.
Le mécanisme est particulièrement bien huilé, les performances sont collectives, mais leur notoriété est privatisée. Le patrimoine est commun, la fête mobilise les collectivités, la sécurité repose largement sur des moyens et des infrastructures publiques, les coursiers consentent des efforts physiques considérables ; pourtant, ce sont les marques qui occupent l’espace sonore et visuel. Le succès sportif devient le succès supposé de l’entreprise… qui déborde pourtant déjà d’externalités négatives.
Cette mise en scène renforce l’idée que l’économie libérale serait la condition naturelle de toute réussite. Sans grandes entreprises, pas de yoles ; sans sponsors, pas de fête ; sans consommation, pas de territoire vivant. Les modèles alternatifs, coopératives, économie sociale et solidaire, circuits courts, initiatives citoyennes, réemploi, agriculture soutenable ne disposent évidemment pas des mêmes moyens pour acheter de la visibilité et promouvoir leur modèle. Ils ne peuvent rivaliser dans cette compétition publicitaire. L’économie dominante finit ainsi par apparaître non comme un modèle parmi d’autres, mais comme le seul horizon possible. « There is no alternative… »
Et pourtant, son bilan réel est bien moins flatteur que l’image projetée. Chaque année c’est l’inconnue… Tour ou pas tour, des finances exsangues, des retombées insaisissables… L’essentiel demeure hors bilan. La pollution de l’air et de la mer (SARA, EDF), l’érosion de la biodiversité, la malbouffe, les maladies chroniques (Mac Donald, Elysée), la saturation automobile, l’appauvrissement des productions locales, la dépendance à des flux mondialisés (CMA CGM) et la dégradation des milieux ne figurent pas sur les voiles. L’hypocrisie est particulièrement visible chez les entreprises énergétiques. Elles se présentent sous le vocabulaire des « énergies nouvelles », de la transition et de l’avenir, alors que leur activité demeure principalement liée aux hydrocarbures. Elles associent leur nom à une embarcation propulsée par le vent, symbole presque parfait de sobriété énergétique, tandis que toute la périphérie du Tour repose sur une débauche de moteurs bateaux suiveurs, vedettes, véhicules, convois logistiques, groupes électrogènes et déplacements massifs. Le contraste est saisissant.
Au centre, la yole, du bois, du vent, quelques voiles, une intelligence collective, une connaissance du milieu, un effort physique extrême et une technique transmise de génération en génération. De la sobriété et de la robustesse. Autour, une société de surconsommation, moteurs, carburants, déchets, emballages, alcool, restauration industrielle, publicité omniprésente et débauche des « after yoles ». La sobriété du geste sportif est encerclée par l’excès marchand. La mer, c’est pourtant le silence, l’exigence, l’authenticité.
La yole raconte la maîtrise de soi, l’équilibre et l’adaptation. Sa périphérie raconte souvent la fuite en avant. Elle exige que chacun trouve sa place, lise le vent, comprenne la mer et agisse avec les autres. Le modèle économique qui l’entoure encourage au contraire la consommation immédiate, la dépendance, l’accumulation et l’effacement des conséquences. C’est peut-être là que se situe le malentendu un patrimoine né de l’ingéniosité populaire et de la sobriété devenu Yole-Sandwitch un modèle économique dont les externalités contribuent précisément à fragiliser le territoire qui l’a fait naître. Si ça continue faudra qu’ça cesse ? Il ne s’agit pas de nier totalement l’utilité du sponsoring ni de prétendre que le Tour pourrait, du jour au lendemain, se passer de financements privés. Il s’agit de refuser que le financement vaille absolution. Une entreprise de monopole ne devient pas écologique parce qu’elle inscrit « énergies nouvelles » sur une voile. Une enseigne de restauration rapide ne devient pas promotrice de santé parce qu’elle accompagne des sportifs. Un distributeur dont la seule boussole est le profit ne devient pas défenseur du territoire parce qu’il repeint une yole aux couleurs de sa marque.
Le Tour pourrait pourtant devenir autre chose non plus seulement la vitrine de l’économie qui domine la Martinique, mais celle de l’économie que la Martinique devrait vouloir construire. Une économie de coopération, de sobriété, de production locale, de transmission des savoir-faire et de respect du vivant.

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