Il ne s’agit pas ici de critiquer une entreprise en particulier. GBH pourrait être remplacé par n’importe quel grand groupe économique incarnant la réussite capitalistique, SAFO ou CREO, ou n’importe quelle autre entité pathologique. La question est ailleurs, et elle est infiniment plus profonde.
Pourquoi un modèle comme celui-là est-il devenu, dans notre imaginaire collectif, l’horizon naturel de la réussite ?
Pourquoi, lorsque nous parlons de développement de la Martinique, imaginons-nous spontanément davantage de croissance, d’investissements, de consommation, davantage de concentration économique ? Pourquoi mesurons-nous presque exclusivement la réussite d’un territoire à la taille de ses entreprises, à leur chiffre d’affaires, à leur capacité de métastaser ? Pourquoi les rencontres officielles sont elles toujours garnies de ces “huiles” dégénérées, marchands du temple, icônes factices d’une société malade ?

Cette représentation n’a rien d’évident. Elle raconte sans doute une histoire. Notre histoire.
Donald Winnicott distinguait le vrai self du faux self. Le premier correspond à la part la plus authentique de la personnalité, celle qui s’exprime spontanément lorsque l’environnement permet à chacun de devenir pleinement lui-même. Le faux self, au contraire, apparaît lorsque l’individu apprend progressivement que pour être accepté, reconnu ou pour simplement survivre, il doit s’adapter aux attentes de son environnement. Ok basique.
Cette adaptation est normale. On possède tous un faux self social issu du dressage. Mais Winnicott décrit également une forme pathologique où ce faux self finit par prendre presque entièrement le contrôle de la personnalité, un peu comme une « possession » diabolique. La personne peut alors connaître une réussite sociale remarquable, tout en éprouvant un sentiment diffus de vide, d’irréalité ou de vivre une existence qui n’est plus véritablement la sienne…

Tiens donc…et si cette intuition pouvait être transposée à une société ?
Le capitalisme contemporain est né comme un formidable outil d’organisation de la production et des échanges. Il a permis une accumulation de richesses, de connaissances et d’innovations sans précédent. Mais, comme beaucoup de systèmes humains, il tend progressivement à simplifier l’environnement, réduire la diversité puis oublier sa propre finalité. L’économie, qui devait être un moyen au service de la société, devient peu à peu une fin en elle-même, pour aujourd’hui satisfaire la faim de quelques uns.

Du coup, ce n’est plus la croissance qui est jugée à l’aune (j’aime bien l’aune, c’est un peu pompeux) du bien-être humain ; c’est le bien-être humain qui doit se justifier au regard des exigences de la croissance. Il faut réduire la dette !
Ce renversement est peut-être le véritable faux self de nos sociétés occidentales malades. Nous continuons à produire toujours davantage alors même que les crises écologiques se multiplient et s’aggravent. On veut remplir, on veut du plein emploi, on veut réarmer, repeupler, développer. Nous poursuivons l’accumulation alors que les ressources naturelles sont limitées. Nous valorisons la compétition tout en déplorant l’explosion des inégalités. Nous parlons sans cesse de performance alors que les indicateurs de souffrance psychique, de perte de sens et de burn-out atteignent des niveaux historiques.
Comme chez Winnicott, le système fonctionne. Il fonctionne même parfois remarquablement bien. Mais il semble avoir oublié pourquoi il fonctionne et surtout qu’il fonce droit… vers l’abîme.
Cette réflexion prend, en Martinique, une dimension toute particulière.
Notre économie ne s’est pas construite dans un espace politique souverain élaborant librement son propre projet de société, bah non. Elle s’est développée dans un cadre colonial criminel morbide dont la logique première était de répondre aux besoins économiques d’un ensemble plus vaste. Cette histoire ne nous a pas seulement légué des infrastructures ou des rapports de production ; elle nous a également transmis un imaginaire débile.
Pendant des générations, réussir signifiait s’adapter à un modèle conçu ailleurs. Produire selon ses règles. Consommer selon ses circuits. Mesurer la richesse selon ses critères. Penser le développement avec ses catégories. Que de discours bidon de think tank, de club services, de mouvements fraternels, d’organisations patronales …
Cette adaptation était sans doute une nécessité historique. Mais, comme chez Winnicott, une adaptation permanente peut finir par devenir une identité.
C’est précisément ce qu’avait pressenti si précocement Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs. Fanon montre que la colonisation ne s’arrête pas à la domination politique ou économique. Elle produit une transformation plus profonde et conduit le colonisé à intérioriser le regard du colonisateur, à adopter ses catégories de pensée, ses critères de réussite, parfois même son jugement sur lui-même. Le « masque blanc » n’est pas seulement une métaphore ; c’est cette adaptation psychique à un ordre présenté comme universel alors qu’il est le produit d’une histoire particulière… c’est le nœud du problème. Oui on sait, vous savez… Mais vous en faites quoi dans vos villas cossues et vos SUV ?
Relu à la lumière de Winnicott, ce « masque blanc » peut être compris comme une forme historique de faux self collectif. Une société finit par ne plus seulement vivre sous un système ; elle en vient à penser avec lui, à désirer ce qu’il valorise et à considérer ses critères comme naturels.
Le faux self n’est alors plus imposé, il est intériorisé.
C’est peut-être ici que la question de GBH devient intéressante.
Non parce que cette entreprise serait responsable de tous les déséquilibres de la Martinique. Une telle affirmation serait simpliste et serait surtout lui accorder trop d’importance. GBH n’est RIEN, le néant, l’expression du vide humain.
Mais GBH représente, probablement mieux que toute autre, la réussite telle que notre imaginaire collectif l’a progressivement définie, croissance, diversification, puissance financière, concentration économique, maîtrise des marchés, capacité d’expansion, de métastase.
Autrement dit, GBH n’est pas le problème, mais le miroir.
Le miroir de ce que nous avons fini par appeler « réussir ». Une sorte de viol par soumission chimique au GHB.
pourquoi est-ce ce modèle qui s’impose spontanément comme référence du développement ?
Pourquoi les coopératives, les entreprises de l’économie sociale et solidaire, les communs, les circuits courts, les entreprises démocratiques ou les modèles de propriété partagée restent-ils presque toujours pensés comme des alternatives marginales, alors qu’ils pourraient tout autant incarner la réussite ?
Sans doute parce que nous continuons à regarder notre économie avec les yeux du système qui l’a produite. Pourtant, une question fondamentale demeure absente de notre débat politique.
C’est quoi le vrai self de la Martinique ?
Un caillou des petites Antilles, 1128 km2, caressé par les alizés, une forêt tropicale
humide sur les reliefs du nord, semi-humides ou sèches dans le sud, jusqu’à la
mangrove des bords de mer, une biodiversité éblouissante, un volcan classé, des plages
magiques.
il y a des volcans qui se meurent
il y a des volcans qui demeurent
il y a des volcans qui ne sont là que pour le vent
il y a des volcans fous
Nos terres agricoles sont limitées.
Notre biodiversité est exceptionnelle mais fragile.
Nos ressources en eau sont sous pression.
Notre dépendance énergétique est forte.
Notre marché intérieur est restreint.
Notre territoire est fini.
Pourquoi continuons-nous alors à penser notre développement comme si nous disposions d’un espace infini ? On voudrait aujourd’hui autoriser des forages pour trouver de nouvelles ressources énergétiques… pour produire davantage…
Pourquoi raisonnons-nous encore selon les catégories d’une économie continentale fondée sur l’expansion permanente, alors que tout, dans notre géographie, nous rappelle la nécessité de penser les limites, la résilience et les équilibres ?
Herman Daly, l’un des fondateurs de l’économie écologique, rappelait quant à lui qu’une économie n’est jamais extérieure à la biosphère : elle est un sous-système du vivant et demeure soumise à ses limites physiques.
Ces réflexions devraient être au cœur du projet martiniquais.
Or elles restent largement périphériques… sauf le soir autour d’une bouteille de Rhum.
Notre débat public continue d’être « dominé » par une logique quantitative produire plus, attirer plus d’investissements, construire davantage, consommer davantage, gagner des parts de marché… viser le plein emploi, construire !
La question du combien occupe tout l’espace, celle du pourquoi disparaît.
Mais la politique ne devrait-elle pas commencer précisément par cette question ?
quelle forme de vie voulons-nous rendre possible en Martinique ?
Quelle économie correspond réellement à notre territoire ? Quelle organisation sociale respecte nos limites écologiques ? Quelle gouvernance favorise notre autonomie plutôt que notre dépendance ? Quelle définition de la réussite voulons-nous transmettre à nos enfants ? Putain le MEDEF vient de signer une nouvelle convention offensive avec l’Education nationale. Le vers est dans le fruit.
Aujourd’hui il n’existe aucune grande vision politique martiniquaise et encore moins à partir de notre singularité écologique, géographique, historique et culturelle.
Comme si nous cherchions encore moins à exprimer ce que la Martinique est qu’à réussir dans un modèle qui n’a jamais été pensé pour elle.
Et si notre véritable défi n’était pas seulement économique mais psychique ?
Si la décolonisation qui reste à accomplir consistait moins à changer un statut institutionnel qu’à retrouver notre vrai self collectif ?
Celui d’un territoire qui cesserait enfin de mesurer sa réussite à sa capacité d’imiter les modèles dominants pour commencer à inventer le sien.


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