La Pelée n’est pas un gisement. C’est un commun.

En vrai, on pourrait être tenté de se réjouir. Enfin un projet de géothermie d’envergure en Martinique. Enfin l’espoir de produire localement une énergie renouvelable, pilotable, capable de réduire notre dépendance au fioul dégueu. Perso je viens d’assister à une “fresque du climat” et le moins qu’on puisse dire c’est que c’est … chaud. Oui, la géothermie est probablement l’une des pistes les plus prometteuses pour notre territoire. Mais précisément parce qu’il s’agit d’une ressource stratégique, elle mérite infiniment mieux que ce qui nous est aujourd’hui proposé, à plus forte raison dans une « zone naturelle d’intérêt majeur » du Parc Naturel Régional de la Martinique (PNRM)… Le volcan abrite des espèces menacées sur le plan mondial, notamment l’Allobate de la Martinique (Allobates chalcopis) et l’Oriole de Martinique (Icterus bonana), deux espèces endémiques strictes.

À force d’examiner les centaines de pages du dossier (faut se les taper quand même), une impression finit par s’imposer, celle d’un projet construit à l’envers. On ne part pas d’une ambition collective pour déterminer ensuite quel opérateur serait le plus à même de la servir. On part d’une société privée, créée spécialement pour l’occasion, en laquelle on demande de croire avant même qu’elle n’ait démontré qu’elle possède réellement les moyens techniques, scientifiques et financiers de l’ambition qu’elle affiche. Un chouette tour de passe passe.

CARIGEN est née quelques semaines avant le dépôt de sa demande de permis. Aucun historique industriel. Aucun compte publié. Aucun retour d’expérience propre en géothermie volcanique. Un capital social de 150 000 euros (un deux pièces) pour un projet dont les premières phases représentent déjà plusieurs millions et dont le développement pourrait mobiliser plusieurs dizaines de millions supplémentaires. Son financement reste largement à construire, avec un recours annoncé à des subventions publiques qui pourraient dépasser 50 % des besoins de l’exploration (presque la routine c’est vrai). Autrement dit, le risque serait en grande partie assumé par la collectivité, tandis que le droit exclusif sur la ressource serait plus tard potentiellement accordé à une société privée dont l’objet social est déjà la production et la commercialisation d’électricité. Nous sommes loin d’un simple projet de recherche.

Les fondateurs présentent de beaux parcours. Personne ne le conteste. Mais le dossier reconnaît lui-même que leur expérience provient essentiellement du secteur pétrolier (drill baby drill). Les compétences sont réelles, mais elles ne sont pas les mêmes. Forer un réservoir géothermique sous un volcan actif ne consiste pas simplement à transposer des méthodes de l’industrie pétrolière. Cela suppose une expertise spécifique des systèmes hydrothermaux, des circulations profondes, des gaz volcaniques, de la géochimie, de la surveillance volcanologique et des interactions entre toutes ces composantes. Or cette expertise n’apparaît jamais véritablement démontrée, juste promise, façon la vérité si je mens. Les connaissances mobilisées proviennent principalement des décennies de travaux du BRGM, de l’IPGP et de l’Observatoire volcanologique. La connaissance est publique. Les données sont publiques. Une grande partie du financement serait public.

C’est probablement là que se situe le véritable sujet politique. Depuis plusieurs semaines, on nous parle d’autonomie, de responsabilité locale, de souveraineté martiniquaise. Un accord historique aurait été signé entre l’État et la Collectivité Territoriale de Martinique pour ouvrir une nouvelle étape institutionnelle. Mais quelle souveraineté construisons-nous si, dans le même temps, nous commençons déjà à distribuer les droits exclusifs sur nos ressources stratégiques à des opérateurs privés ? Oui un PER est exclusif par essence et ne signifie pas automatiquement un futur droit d’exploitation. Mais la souveraineté énergétique ne consiste pas uniquement à produire de l’électricité en Martinique. Elle consiste aussi à décider qui explore, qui contrôle les données, qui fixe les règles, qui assume les risques, qui perçoit les bénéfices et qui conserve la maîtrise de cette richesse pour les générations futures. La gouvernance c’est une vraie question… Même si il est vrai que ça coute un pognon de dingue. Existe t-il un partenariat public privé heureux?

L’autoroute montre qu’un concessionnaire peut obtenir des revenus extrêmement importants alors que, le risque initial est désormais très faible ; l’infrastructure est amortie ; la clientèle est captive.

La Cour des comptes critique ce phénomène depuis des années.

A terme, le concessionnaire continue-t-il à être rémunéré pour un risque qu’il ne supporte plus ?

C’est exactement la même interrogation que l’on peut avoir sur certaines concessions minières ou énergétiques.

L’Autorité environnementale, dont le rôle est précisément de porter un regard indépendant sur le projet, est venue rappeler dans un avis incisif que beaucoup de réponses manquaient encore. Les sites de forage étaient déjà envisagés mais insuffisamment évalués. Les variantes n’étaient pas réellement étudiées. Les besoins en eau demeuraient imprécis. Les accès, les impacts cumulés, la cartographie des enjeux, le scénario de référence ou encore la gouvernance restaient incomplets. Elle demande également un travail approfondi avec l’Observatoire volcanologique et le BRGM sur les interactions possibles avec le système hydrothermal. Ce ne sont pas des détails. Ce sont les fondations mêmes d’un projet de cette nature. Mais bordel, comment peut on oser présenter une étude d’impact … sur un site non encore défini… ??? C’est effrayant non?

La réponse de CARIGEN est révélatrice d’une certaine philosophie. Beaucoup de sujets seront étudiés plus tard. Les variantes, plus tard. Les accès, plus tard. Les études détaillées, plus tard. La gouvernance, plus tard. La commission locale de suivi, pourtant recommandée par l’Autorité environnementale, est jugée prématurée. Les garanties sont donc renvoyées à demain, mais l’exclusivité, elle, est demandée aujourd’hui. C’est une logique curieuse : la confiance doit précéder la démonstration comme avec Saint Thomas, mais sans Saint Thomas.

Je ne conteste pas la géothermie, elle est déjà bien balisée en Guadeloupe. Je conteste le modèle qui nous est proposé et les porteurs du projet. Une ressource aussi stratégique ne devrait pas être abordée comme un simple projet industriel porté par une société de projet. Elle devrait relever d’une véritable stratégie territoriale, d’une communication large et honnête expliquant les enjeux à la population. Une gouvernance associant la CTM, les communes, les scientifiques, les habitants, les associations et les services de l’État. Une maîtrise publique des données acquises grâce à des financements publics. Des garanties financières solides. Une expertise contradictoire. Une transparence permanente. Bref, une gouvernance digne d’un commun.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La chaleur de la Montagne Pelée n’est pas une marchandise. Elle appartient au patrimoine naturel de la Martinique. Elle ne doit pas devenir la nouvelle frontière d’un modèle où les connaissances sont produites par la recherche publique, les risques financés par l’argent public et les bénéfices captés par quelques intérêts privés dans une ambiance néocoloniale décomplexée. Si l’industrie privée est un passage obligé, il peut s’effectuer de façon limpide, et équilibré.

Oui, approfondissons l’exploration de la géothermie. Oui, investissons dans notre souveraineté énergétique. Mais faisons-le en Martiniquais, avec à minima des garanties solides pour les Martiniquais, avec des institutions martiniquaises fortes et une gouvernance ouverte. Sinon, derrière les discours sur l’autonomie, nous n’aurons fait que déplacer une vieille logique de dépossession sous les couleurs séduisantes de la transition énergétique. C’est précisément parce que la géothermie est une chance qu’elle ne doit pas être abandonnée à un montage aussi fragile (à ce stade). La Pelée n’est pas un gisement à conquérir. Elle est un commun à protéger et à gouverner collectivement. S’intéresser à un projet, le critiquer en amont, dire parfois des contre-vérités, tout sauf l’indifférence citoyenne.

Pourquoi les différentes architectures de gouvernance n’ont-elles pas été comparées publiquement avant de privilégier un portage privé dès la phase d’exploration ?

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