À première lecture, on serait presque tenté de saluer l’initiative. Enfin la reconnaissance, même indirecte, que le cadre néocolonial actuel, par sa nature même, a échoué à répondre aux réalités martiniquaises. Enfin l’idée que davantage d’intelligence locale pourrait produire de meilleures réponses que des décisions conçues à Paris, bien loin du terrain. Enfin l’ouverture vers une forme d’émancipation institutionnelle.
Et puis, au fond, quoi qu’il en soit, tout sauf la merde d’ailleurs.
Un processus est lancé. C’est déjà ça, après tout!
Fanon pourrait enfin souffler. « Le nègre français n’ignore plus le prix de la liberté », il se serait enfin « battu pour elle », il ne serait ainsi plus « condamné à se mordre et à mordre ».
Ils vécurent heureux… et eurent beaucoup d’enfants.
Enfin… c’est ce que l’on pourrait croire. Puis on se souvient des signataires.
Des « responsables » politiques usés, en fin de règne, traînant parfois derrière eux casseroles, affaires, bilans contestés et longue pratique des coups de communication. On les connaît aussi les coups foireux. Alors la prudence reprend vite le dessus.
Le décor, lui, est parfaitement choisi. La maison d’Aimé Césaire, rien de moins. Le symbole est puissant, presque trop. Pauvre défunt, on l’imagine encore se retourner dans sa tombe devant cette grande mise en scène d’un accord « solennel » qui, juridiquement, n’engage presque à rien.
Car ce texte promet sans promettre. Il annonce sans obliger. Il ouvre des discussions sans transférer le moindre pouvoir réel. Il ne fixe aucun calendrier ferme, ne garantit aucun financement, ne sanctionne aucun revirement. Il ouvre tous les possibles, y compris le statu quo, l’enlisement, le changement de majorité avec l’arrivée du RN qui a déjà annoncé son hostilité… ou l’abandon pur et simple.
On nous parle d’autonomie, mais il pourrait s’agir moins d’une émancipation que d’un transfert organisé de l’impuissance et de l’impopularité. Pour l’État, le bénéfice est évident. Il calme provisoirement le feu politique pour entamer une nouvelle R, transforme une revendication simple en une procédure interminable, gagne du temps et renvoie les difficultés futures à la négociation, au Parlement, à la Constitution ou à un vote local. Il pourra surtout expliquer qu’il n’est ni fermé, ni rigide, ni colonial dans son approche : il dialogue. C’est constructif de dialoguer. Non ?
Pour le patron et la « majorité » territoriale, le bénéfice est tout aussi clair. Il peut revendiquer une victoire historique, se présenter comme celui qui a vaincu le cancer du colon en obtenant de l’État la reconnaissance d’un chemin vers l’autonomie, reprendre le centre du jeu politique et reléguer au second plan, au moins pour un temps, la vie chère, l’état des services publics, les échecs de gestion ou les affaires judiciaires.
Jackpot communicationnel des deux côtés. Et pour les Martiniquais, pour l’instant, presque rien. Si des cacahouètes .. ah non des pistaches …
Le texte a néanmoins une vertu, il fait sortir les loups du bois. Les puissances économiques, celles qui voudraient continuer à extraire sans contraintes, devront se positionner. Les tenants du statu quo devront assumer qu’ils souhaitent que rien ne bouge. Les autonomistes devront enfin expliquer ce qu’ils veulent vraiment, au-delà du mot. La FEDOM alerte, le RN condamne, le constitutionnaliste B MOREL, farouche partisan d’une République indivisible redoute une ouverture de la boite de pandore, pleurnichant sur la création ou l’amplification du communautarisme et des inégalités entre Français… semblant ignorer jusqu’à l’absence même de début de continuité territoriale.
La promesse de consultation des électeurs martiniquais mérite elle aussi d’être regardée de près. Elle sonne démocratique, mais si la réforme suppose une modification de la Constitution, le vote des Martiniquais ne suffira pas. Il faudra aussi obtenir l’accord du Parlement réuni en Congrès ou consulter l’ensemble des Français. Présenter le vote local comme l’aboutissement ultime serait donc au mieux incomplet, au pire trompeur. Ensuite, on connait la fabrique de l’Opinion, dans un contexte de référendum, par celles et ceux qui en ont les moyens financiers, une consultation vaine si elle n’est pas précédée d’une longue phase d’éducation populaire aux enjeux. Mais dis donc on faisait quoi pendant toutes ces années en termes d’éducation populaire ? Qui aurait pu prédire.
L’État est d’ailleurs très habile. Il fait glisser le débat d’une question simple et mobilisatrice, accepter ou non l’autonomie vers un maquis technique, quelles compétences, avec quelles limites, quelles ressources, dans quel calendrier, sous quel contrôle, selon quelle procédure ? C’est beaucoup moins lisible, beaucoup moins mobilisateur, et beaucoup plus facile à enliser dans des groupes de travail à la con.
Même la fiscalité reste enveloppée dans le brouillard. On évoque une « autonomie fiscale progressive », puis la « maîtrise des outils locaux d’attractivité financière ». Est-ce un véritable pouvoir fiscal ou seulement la possibilité d’aménager quelques taxes locales pour séduire les investisseurs, ou caresser dans le sens du poil les tenants actuels du capitalisme local ? Pourquoi ne pas poser clairement la question d’un modèle proche du Pays basque espagnol, où l’administration fiscale locale perçoit l’essentiel des impôts, finance les politiques publiques puis reverse à Madrid une contribution pour les compétences exercées par l’État, comme la défense ou la diplomatie ? Là, au moins, il y aurait matière à débat.
Le texte annonce également une large consultation. Pourtant, lorsque l’on regarde la composition du groupe de négociation, on retrouve surtout le président de l’Assemblée, le président du Conseil exécutif, les maires, les parlementaires, les chefs de groupe et le CESECEM. Je ne vois ni syndicats, ni associations citoyennes, ni organisations patronales (bon c’est le moins grave), ni universités, ni représentants de la jeunesse, ni véritable société civile organisée. On parle de participation, mais on organise surtout une discussion entre institutions et professionnels de la politique politicienne.
Enfin, l’ambition affichée en matière d’éducation paraît étonnamment timorée. On parle d’histoire martiniquaise et de créole. C’est nécessaire, évidemment. Mais l’éducation est le réacteur nucléaire de l’évolution d’un peuple. Où sont l’innovation pédagogique, les sciences, la recherche, le numérique, l’intelligence artificielle, les langues étrangères, la formation professionnelle, l’université, l’émancipation intellectuelle et économique ? Réduire l’ambition éducative à l’histoire et à la langue, c’est regarder dans le rétroviseur alors qu’il faudrait aussi construire l’avenir.
Cet accord sera peut-être historique, reconnaissons lui un pas dans la bonne direction. Mais pour l’instant, il est surtout solennellement vide de toute portée juridique immédiate. Il peut devenir le premier pas vers une véritable refondation, comme il peut n’être qu’un magnifique décor politique où chacun pose pour la photo avant de reprendre ses habitudes.
La Martinique n’a pas besoin d’être soumise à Paris, ni livrée à ses propres notables corrompus. Elle mérite mieux qu’un slogan d’autonomie. Elle mérite un véritable débat populaire éclairé, pas un machin artificiel unilatéral. ‘’Le jour ou les Antilles feront peuple’’ interroge Mathieu Gama, “quand les poules auront des dents” répond la World Company.
Mais au fait ? C’est où qu’il est le projaiii pour le territoire Martiniquais ? En Martinique la vie est chère, surtout pour les sans-emplois, les anciens et les salariés du privé. En effet, la prime de vie chère de 40% distribuée généreusement à une majorité de fonctionnaires déséquilibre profondément les forces et soutien à la hausse le cout de la vie.
Aujourd’hui, comme en 2009, on s’agite pour pouvoir gagner plus ou consommer plus quand il faudrait revoir en profondeur nos modes de vie, à commencer par notre alimentation, si éloignée de la sagesse des anciens et du territoire et décider en commun d’un modèle de développement résilient. Après tout, la Martinique ne doit sa survie qu’à un gigantesque groupe électrogène qui brule du fuel à longueur de journée.
Il faut reconnaitre que pour certains d’entre nous, la vie est devenue particulièrement compliquée au quotidien. Pourtant les échéances environnementales sont là… Don’t Look up ! en Martinique on doit passer de 17 tonnes de CO2 /an/personne à 2 tonnes avant 2050…
Mais comment mobiliser une population pour laquelle les « communs » n’ont plus de sens. Ici comme là-bas on ne vote plus, à quoi bon ? On ne s’engage pas. Pas parce qu’on n’est pas généreux, car à chaque catastrophe naturelle on constate à quel point la société martiniquaise est solidaire. Mais on ne croit plus au collectif institutionnel, et on ne croit plus (à juste titre) le politique. Le contrat social est rompu (s’il n’a seulement jamais existé). C’est un des dommages collatéraux du libéralisme. La compétition entre les individus, depuis l’école, favorise la poursuite des destins individuels.
Aujourd’hui, seules les sectes remplissent les salles. Est-ce vraiment un drapeau ou un accord qui vont changer la donne ?
La Martinique, ni pute ni soumise. Ni par l’État, ni par ceux qui prétendent parler en son nom. Changer de Mac c’est pas vraiment une émancipation selon moi. Et ça c’est une déclaration solennelle.

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