On s’inquiète, à juste titre, de l’impact de l’IA générative sur la production humaine.
On s’inquiète de ce qu’elle fait au travail créatif, à l’écriture, à la pensée, aux métiers de la culture, de l’enseignement, du journalisme.
On s’inquiète aussi de ses dommages collatéraux : consommation énergétique, extraction de ressources, infrastructures gigantesques, dépendance technologique, concentration du pouvoir entre quelques firmes et quelques puissances.
Et il devient chaque jour plus évident que les choses ne pourront pas demeurer en l’état.
Mais alors, que faire ?
Résister en boycottant ?
Créer un label “pensé maison”, pour distinguer ce qui vient réellement d’un esprit humain, comme on a créé le “fait maison” dans la restauration — avec toutes les ambiguïtés que l’on connaît ?
Utiliser l’IA comme un escabeau : non pas pour remplacer la pensée, mais pour voir plus loin, mieux travailler, mieux formuler, mieux apprendre ?
Ou bien faut-il y voir une machine à paresse, une incitation à automatiser, standardiser, uniformiser les contenus jusqu’à dissoudre toute singularité ?
Peut-on renoncer à l’IA ? Doit-on renoncer ?
C’est peut être pas la question.
Une chose devient certaine, l’IA, comme outil mondial, impose la création d’un nouveau contrat social.
Au sens presque rousseauiste du terme.
Chez Rousseau, l’homme quitte l’état de nature. Il renonce à son pouvoir absolu sur toutes choses, non par faiblesse, mais pour recevoir en échange la garantie au moins théorique d’une liberté civile, d’un droit commun, d’une appartenance politique.
Avec l’IA, nous sommes devant un basculement comparable.
L’humanité renonce déjà, de fait, à une part de la propriété de sa créativité. Nos textes, nos images, nos savoirs, nos musiques, nos gestes, nos styles, nos raisonnements, nos archives, nos langues, nos imaginaires sont absorbés, recombinés, collectivisés.
Nous sommes déjà passés, sans vote, sans traité, sans délibération démocratique, dans une forme de collectivisation cognitive mondiale.
Mais si la créativité humaine devient la matière première de l’outil, alors l’outil ne peut pas légitimement appartenir à quelques individus, quelques entreprises ou quelques États.
Il ne peut pas être privatisé après avoir été nourri par l’humanité entière.
Nous devons donc passer de l’état de nature numérique à un état de souveraineté cognitive partagée.
C’est cela, le nouveau contrat social de l’IA. Non pas interdire l’outil.
Non pas s’y soumettre ou faire semblant qu’il serait neutre.
Mais reconnaître ceci : Si l’IA est nourrie par l’humanité, elle doit relever de l’humanité.
Cela ne signifie pas qu’il ne doit plus exister d’entreprises, de chercheurs, d’outils spécialisés, d’usages privés ou professionnels.
Cela signifie simplement qu’un outil construit sur l’accumulation collective des œuvres, des savoirs et des intelligences humaines ne peut pas devenir un monopole absolu.
L’IA ne devrait pas être seulement un produit.
Elle devrait être pensée comme une infrastructure commune. Comme l’eau, l’air, le langage, la connaissance…
Notre problème est lié à la gouvernance
Qui gouverne l’intelligence collective quand elle devient une machine ?
Et surtout au nom de qui ?

Leave a comment