Naissance du Libéria, colonie par procuration, l’autre Israël

Le drame libérien, c’est qu’une partie des descendants d’esclaves ne revient pas en Afrique comme un peuple simplement libéré. Elle revient chargée de l’Amérique qui l’a façonnée. Elle porte en elle ses blessures, mais aussi ses codes , la respectabilité du maître, sa religion, son costume, son administration, son mépris du “sauvage”, sa croyance dans une mission civilisatrice. Le Liberia devient alors une petite Amérique noire posée sur une terre africaine. Une république de libérés qui, faute de désaliénation, reproduit une partie du monde qui l’avait détruite.

La genèse du Liberia s’inscrit dans le contexte explosif de l’Amérique esclavagiste du début du XIXᵉ siècle, au moment où la question de l’abolition commence à fissurer l’ordre racial sans que la société blanche accepte réellement l’égalité. Fondée en 1816, l’American Colonization Society porte alors un projet profondément ambivalent : pour certains abolitionnistes, il s’agit d’offrir à des Noirs libres ou affranchis la possibilité de bâtir une société autonome en Afrique ; pour beaucoup d’autres, il s’agit surtout d’éloigner des États-Unis une population noire libre jugée dérangeante, dangereuse pour l’ordre esclavagiste et impossible à intégrer dans la citoyenneté américaine. À partir de 1822, des Afro-Américains sont ainsi envoyés sur la côte ouest-africaine, dans une logique présentée comme humanitaire mais traversée par le racisme, le paternalisme et l’illusion civilisatrice. Le Liberia naît donc d’un paradoxe fondateur : sous couvert de réparer partiellement l’esclavage, l’Amérique blanche exporte son problème racial et délègue à d’anciens dominés la création d’un État inspiré de ses propres institutions, de ses hiérarchies sociales et de son imaginaire colonial.

Le Liberia naît ainsi comme une nation artificielle par métastase : non pas l’émergence organique d’un peuple sur sa terre, mais la transplantation d’un peuple arraché, déplacé, puis réinstallé sur une terre déjà habitée. Des Noirs américains, déterrés par l’esclavage, déracinés de l’Afrique depuis plusieurs générations, sont renvoyés vers un continent devenu pour eux autant un mythe qu’une origine. Mais cette terre n’est pas vide. Elle est peuplée, organisée, traversée par ses propres sociétés, ses langues, ses souverainetés, ses équilibres. Le Liberia se construit alors sur une contradiction fondatrice : donner une patrie à des exilés en créant une domination nouvelle sur ceux qui étaient déjà là. En ce sens, le Liberia peut apparaître comme l’autre Israël : une nation née d’une blessure historique réelle, d’un arrachement incontestable, mais dont la réparation se fait par déplacement du traumatisme sur d’autres peuples. Le drame n’est pas seulement celui du retour ; c’est celui d’un retour impossible, lorsque ceux qui reviennent ne reviennent pas vraiment chez eux, mais arrivent porteurs du monde qui les a déracinés.

Le Liberia ne marque pas exactement le début de la colonisation de l’Afrique celle-ci commence bien avant, avec les comptoirs européens, la traite atlantique, les forts côtiers, les missions chrétiennes et les empires commerciaux. Mais il annonce une forme moderne de colonisation territoriale, politique et “civilisatrice”, qui préfigure certains mécanismes de la conquête massive, industrielle ultérieure. La conférence de Berlin de 1884-1885 ne crée pas la colonisation africaine à partir de rien ; elle intervient alors que la “course à l’Afrique” est déjà engagée, mais elle en accélère brutalement le rythme et organise le partage du continent entre puissances européennes.

Le cas libérien est d’autant plus troublant qu’il procède d’une impulsion venue du monde esclavagiste américain ce n’est pas l’ancien colon blanc qui arrive directement pour imposer sa domination, mais des Noirs américains, anciens dominés, profondément contaminés par le logiciel, religieux et politique de l’Amérique comme un “cheval de Troie“. Au nom de la liberté, de la civilisation et de l’évangélisation, ils importent avec eux l’idée d’un État républicain, de la (terrible) propriété privée, de la distinction sociale, de la respectabilité chrétienne et du “progrès” imposé aux peuples jugés arriérés. Ils ne se vivent pas toujours comme des Africains parmi d’autres Africains, mais comme des “civilisés” chargés d’organiser un territoire déjà habité. C’est là toute la singularité du Liberia une colonisation par procuration, où le logiciel de l’ancien maître voyage dans les corps de ceux qu’il avait autrefois asservis (Waouuuu).

La suite, on la connait, la violence des guerres civiles du Liberia et de Sierra Leone n’est pas seulement l’effet de la création originelle du Liberia, mais cette origine a produit une matrice politique : une société fondée sur une colonisation noire par procuration, une minorité civilisée à l’américaine dominant des peuples autochtones, puis une revanche historique transformée en guerre de prédation. En Sierra Leone, cette matrice se propage par Charles Taylor, les armes, les diamants et les enfants-soldats. le RUF de Foday Sankoh est soutenu par Charles Taylor et par son réseau libérien ; des sources américaines décrivent le RUF comme un groupe rebelle soutenu par Taylor et le NPFL, avec une entrée dans la guerre depuis la frontière libérienne. La totale.

Comme le dit Pacôme Thiellement, l‘Empire n’a jamais pris fin

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