On parle beaucoup, à juste titre, des dangers de l’IA générative. Son impact sur la création humaine. Son coût environnemental.
La concentration de sa propriété entre quelques firmes, quelques puissances, quelques milliardeurs psychophages.
La dépossession des artistes, des auteurs, des journalistes, des enseignants, des métiers de l’esprit. Mais il y a peut-être une blessure plus intime encore.
L’IA ne remet pas seulement en cause nos métiers. Elle remet en cause notre narcissisme.
L’intellectuel, le créatif, le diplômé, celui qui savait écrire, formuler, structurer, produire des idées, se découvre soudain challengé.
Vidé, presque, d’une partie de sa substance. Mais … à quoi Serge...
Hier encore, bien écrire, argumenter, rédiger un projet, trouver un angle, inventer une histoire, produire un contenu, c’était un marqueur social. Un avantage. Une distinction.
Et voilà que Maurice, qui faisait trois fautes par ligne, peut désormais écrire un mail impeccable.
Voilà que n’importe qui peut sortir une note structurée en dix minutes.
Voilà que des idées, des récits, des images, des slogans, des plans, des argumentaires peuvent surgir à la demande.
D’un coup, les inégalités de formulation semblent presque s’effacer.
Alors une question terrible apparaît À quoi je sers, finalement ?
C’est une sacrée remise en question.
Et peut-être une chance. Car si notre “supériorité” symbolique sur les autres tenait surtout à notre aisance avec les mots, avec les codes, avec les formes légitimes de l’intelligence, alors cette supériorité était peut-être moins profonde qu’on ne le croyait.
Peut-être même était-elle un leurre.
Pendant que nous étions très fiers de nos idées, d’autres savaient planter un clou, réparer un moteur, construire une maison, faire pousser de la nourriture, soigner un corps, organiser une famille, tenir un collectif, survivre à la violence sociale. Et nous, parfois, face à une perceuse ou à une charpente, nous sommes les derniers des incapables.
Mon Dieu, mais c’est horrible. Ou alors c’est génial.
Peut-être que l’IA nous impose une petite mort.
Une mort de l’ego intellectuel.
Une mort de la propriété imaginaire de nos idées.
Une mort de cette croyance selon laquelle penser bien, écrire bien, créer bien ferait de nous des êtres séparés, supérieurs, presque élus.
Et peut-être que cette petite mort peut faire du bien. Car au fond, nos superbes idées étaient-elles vraiment à nous ? Avons-nous jamais créé seuls ? Ou créons-nous toujours dans la continuité des autres ?
Avec des mots que nous n’avons pas inventés. Des concepts que nous avons reçus. Des images qui nous traversent. Des lectures qui nous habitent.
Des colères héritées. Des blessures transmises.
Des intuitions partagées.
Des morts qui parlent encore en nous.
L’IA rend visible une vérité ancienne : la création humaine est moins une propriété privée qu’une circulation. Nous sommes des passeurs.
Des arrangeurs. Des intensificateurs. Des relais.
Certains captent mieux. Certains formulent mieux. Certains assemblent mieux.
Mais personne ne crée depuis le néant.
Alors oui, l’IA peut être une machine à paresse, à standardisation, à imitation molle, à contenu prémâché. Mais elle peut aussi devenir un miroir brutal. Un miroir qui nous oblige à distinguer ce qui, en nous, relevait simplement de la maîtrise des codes, et ce qui relève encore d’une vraie présence au monde.
Car demain, écrire correctement ne suffira plus. Produire vite ne suffira plus.
Avoir des idées ne suffira plus. Il faudra peut-être autre chose.
Une expérience. Une chair. Un risque.
Une responsabilité.
Une manière d’habiter ce que l’on dit.
Une capacité à relier l’intelligence à la vie.
C’est peut-être cela, la vraie question de l’IA. Non pas seulement : que peut-elle produire à notre place ? Mais qu’est-ce qui reste profondément humain lorsque la production devient automatisable ?
Et cette question, loin de nous diminuer, peut nous libérer. À condition de ne pas laisser quelques-uns privatiser ce qui vient de tous.

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